D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds – Jon Kalman Stefansson

Éditeur installé au Danemark à la suite de son divorce, Ari revient en Islande après plusieurs années d’absence. Un colis plein de souvenirs, envoyé par son père malade, le pousse à revenir dans la localité où il a passé son enfance, réputée pour être « l’endroit le plus noir du pays ». À Keflavik, il paraît que « nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. »

La nostalgie et un sentiment de culpabilité assaillent Ari qui a de plus l’impression d’avoir donné une mauvaise direction à sa vie, ou du moins d’avoir échoué jusque-là dans la quête universelle du bonheur. « Une seule chance nous est offerte d’être heureux. Comment la mettre à profit. »

Le moment est venu pour lui d’affronter ses démons et un passé qui lui fournira peut-être des réponses à ses questions. Le narrateur convoque l’histoire de trois générations qui aidera Ari à changer sa perception des événements…

« Nos rêves ne sont qu’illusions et fuite, ils ne sont que la preuve de notre incapacité à regarder la réalité en face. »

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Voilà un intitulé qui paraît bien étrange pour ce roman introspectif venu du Nord écrit par Jón Kalman Stefánsson. L’auteur est certes romancier mais aussi poète, ce qui est rappelé à chaque phrase au lecteur. Les métaphores sont choisies tandis que la langue est impétueuse et âpre, semblable à cette Islande qui abrite « les montagnes colériques », « le vent impitoyable, le froid glacial et désespérant ».

Stefánsson raconte le temps qui passe et ses métamorphoses. Le récit est ainsi traversé par les cris de nouveau-nés, par les premiers émois, la fin d’un mariage ou encore par le dernier souffle. « Le monde est un perpétuel changement, il n’en existe aucune version qui fasse autorité, nous ignorons d’ailleurs comment Dieu lui-même l’envisage, ne saurions dire quelle est, à ses yeux, la forme des montagnes ; sont-elles des plantes violettes ou des roses immémoriales, ses yeux voient sans doute le réel autrement que les nôtres, peut-être que vus du ciel, les séquoias de la côte ouest des États-Unis sont des anges de taille démesurée. Et certains événements changent tout, notre regard, notre vision, nos perceptions – la façon dont nous écoutons…»

Et le changement de nos perceptions peut également transformer le sens donné jusque-là à un événement…. Ainsi en est-il pour le chagrin : « Celui qui ne ressent aucune souffrance et n’est pas bouleversé face à la vie a le cœur froid et n’a jamais vécu – voilà pourquoi vous devez être reconnaissant de verser ces larmes. »

Le roman est pénétré de souffrances secrètes, indicibles mais universelles, d’une quête de sens face à une certaine absurdité du monde.

 « Souvenez-vous tout comme moi que l’homme doit avoir deux choses s’il veut parvenir à soulever ce poids, à marcher la tête haute, à préserver l’étincelle qui habite son regard, la constance de son cœur, la musique de son sang – des reins solides et des larmes. »

L.S.

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Cadres noirs de Pierre Lemaître

Alain Delambre est « cadre au chômage » depuis quatre ans. A cinquante-sept ans, son âge le disqualifie systématiquement mais malgré les déconvenues, il persiste à chercher de l’emploi dans son secteur : Alain Delambre est directeur aux ressources humaines.

« Depuis quatre ans qu’on se connait, forcément, je considère mon conseiller de Pôle emploi comme l’un de mes proches. Il m’a dit récemment avec une sorte d’admiration dans la voix, que j’étais un exemple. Ce qu’il veut dire, c’est que j’ai renoncé à l’idée de trouver du travail, mais que je n’ai pas renoncé à en chercher. »

En attendant, pour « arrondir les fins de mois » et accessoirement pour ne pas contrarier Pôle emploi, il effectue des boulots alimentaires mal payés et temporaires où exploitation rime avec humiliation.

« En quatre ans, à mesure que mes revenus se sont liquéfiés, mon état d’esprit est passé de l’incrédulité au doute, puis à la culpabilité, et enfin au sentiment d’injustice. Aujourd’hui, je me sens en colère. Ca n’est pas un sentiment très positif ça, la colère. Quand j’arrive aux Messageries, que je vois le sourcil broussailleux de Mehmet, la longue silhouette chancelante de Charles et que je pense à tout ce que j’ai dû traverser jusqu’ici, une colère terrible se met à gronder en moi. Il ne faut surtout pas que je pense aux années qui m’attendent, aux points de retraite qui vont me manquer, aux allocations qui s’amenuisent, à l’accablement qui nous saisit parfois, Nicole et moi. Il ne faut pas que je pense à ça parce que malgré ma sciatique, je me sens des humeurs de terroriste. »

La coupe est pleine lorsqu’il se fait proprement « botter le cul » par son supérieur immédiat. Alain réplique violemment, à la suite de quoi il est licencié pour faute grave et attaqué en justice. À sa situation déjà précaire s’ajoute un procès…

Une opportunité professionnelle apparaît enfin lorsqu’un employeur potentiel retient sa candidature pour un poste de cadre. Alain est prêt à tout pour obtenir cet emploi, même à emprunter de l’argent ou à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages qui va très mal tourner…

Pierre Lemaître a été récompensé du Prix Goncourt en 2013 avec son roman picaresque Au revoir là-haut. Cadres noirs précède l’ouvrage primé et constitue un excellent thriller social, inspiré d’un fait divers survenu en 2005 à France Télévision Publicité.

L’auteur y déconstruit avec finesse un système de management coercitif et écrasant qui nous apparait d’autant plus cruel que le directeur des ressources humaines Alain Delambre n’échappe pas à la machine implacable qu’il a alimentée avec professionnalisme et enthousiasme. Son pire ennemi est l’espoir : « L’espoir est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience ».

Pierre Lemaître donne une vision perspicace du monde du travail, des entreprises et du management. Il n’hésite pas à s’appuyer sur ses auteurs de références, qu’ils soient écrivains ou philosophes, et ce de Proust à Bergson en passant par Kant et Céline. Aussi, il fait de son héros un être abîmé et pleinement conscient, à la fois de sa faillite personnelle, mais aussi de la supercherie générale, qu’elle soit privée ou institutionnalisée.

Enfin, l’intérêt du roman ne réside pas dans le fait que « l’arroseur se trouve être arrosé » mais bien dans le jeu de dupes qui se joue d’un bout à l’autre du récit puisqu’Alain Delambre connaît parfaitement les stratégies du management. Manipulera bien qui manipulera le dernier…

L.S.

 

Elephant Island de Luc Baba


Le hasard a bien fait les choses en mettant sur la route de Luc Baba, ou plutôt dans un meuble acheté dans une brocante, un livre sur les prisons qui mentionnait l’existence de bagnes pour enfants. L’évidence a frappé l’auteur liégeois qui en a fait le point de départ de son dernier livre dont le jeune Louis est le héros, mais pas n’importe lequel.

Louis rêve d’embarquer à bord d’un bateau et s’est promis d’être « un héros invincible ». « Je me moquais bien de partir au combat, j’étais l’enfant explorateur convaincu de pouvoir dompter les tempêtes », dit-il, alors que « tous les enfants du monde savent aussi qu’ils ne s’en iront pas, qu’il faut rentrer quand la nuit est froide. »

Louis a sept ans et doit en effet rentrer chez sa mère, où il vit avec ses grandes sœurs, Hélène et Rose, et son petit frère Paul. Nous sommes en 1917 et dans la fureur de la guerre, la famille attend désespérément le retour du père parti au front trois ans plus tôt. Ce dernier ne reviendra pas. Il n’est pas invincible et Louis n’aura pour souvenir qu’une petite boîte en fer contenant « les deux éclats de l’obus qui lui avait fendu le crâne. »

La mère, éperdue, se sépare des enfants. Elle ne gardera que le petit Paul tandis qu’Hélène travaillera aux champs et que Louis et Rose seront confiés aux soins de « bienfaiteurs des  Institutions ». Autrement dit, ils seront placés dans un orphelinat, l’une à Sainte-Barbe, l’autre à Vertbois. Et sous le couvert de cette antienne sentencieuse « apprenez la patience, apprenez la vertu, étudiez vos leçons », ils y seront élevés durement et y essuieront brutalité et humiliations.

Révolté par leurs conditions de détention, Louis n’est pas assez solide pour s’opposer frontalement à l’autorité en place. Aussi, il continue à rêver et se plonge dans les études, en se découvrant même un talent pour l’écriture. Même si son adolescence lui « laisse un goût de sécheresse, d’hiver sans jeux où l’on attend une surprise, un dimanche différent de tous les autres dimanches », il s’arme aussi de patience car peu d’années le séparent encore de la liberté. 

Et cette liberté tant souhaitée, qu’en faire lorsqu’elle s’offre à vous ? Si Rose choisit de rester entre les murs de Sainte-Barbe, Louis n’a pas perdu ses rêves de prendre le bateau et un départ vers Elephant Island se dessine. On y cherche en effet du personnel pour y travailler « dans une sorte d’orphelinat »…

L’atout charme de Luc Baba est indéniablement la langue, rompue, poétique et imagée. Si les belles phrases favorisent le plaisir, la langueur et le bercement qui précèdent l’endormissement, c’est d’éveil qu’il s’agit ici. Un éveil cruel de l’enfance à la violence, à la solitude, à l’injustice, à la liberté entravée par les bonnes intentions qui pavent l’enfer. Et par ailleurs, la poursuite du bonheur toujours espéré : « Tu reçois un chemin, il est moche, d’accord, mais si tu l’acceptes pas tu te perds et quand tu te perds soit tu deviens un loup, soit tu crèves sous les dents des autres. »

Luc Baba a déjà à son actif une quinzaine d’ouvrages, publiés pour la plupart chez Luce Wilquin. Elephant Island, quant à lui, est édité par Belfond et a obtenu le Prix Gauchez-Philippot en 2016.

L.S.
Bibliothécaire

Luc BABA. Elephant Island. Paris : Belfond, 2016. 

Pour lire un extrait d’Elephant Island

Rencontrez l’auteur le vendredi 28 avril lors d’une lecture musicale d’Elephant Island, suivie d’une séance de dédicaces. Bienvenue !

Du neuf à la ludothèque Sacajoujou…

Codenames !

Édité par Iello en 2016, Codenames ! est un jeu de Vlaada Chvàtil, illustré par Stéphane Gantiez et Tomas Kucerovsky. Élu « Spiel des Jahres » 2016 en Allemagne. Dès 12 ans .Pour 2 à 8 joueurs.

« Répartis en deux équipes, vous incarnez soit un Maître-Espion, soit un agent en mission. Pour retrouver sous quel nom de code se cachent vos informateurs, écoutez bien les indices donnés par les deux Maîtres-Espions et prenez garde à ne pas contacter un informateur ennemi, ou pire… le redoutable assassin ! »

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Ce jeu plaira aux amateurs de jeux de mots et d’associations d’idées. Dans l’esprit de Concept, ou de Dixit ou encore Pyramide, les parties d’une durée de 15 minutes pourront s’enchaîner.

Maudite Momie

Maudite Momie, un jeu de Christian Lemay, illustré par Nils, édité par Scorpion Masqué en 2016. Dès 7 ans. 2 à 6 joueurs.

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« Pilleurs de pyramides, affrontez l’affreuse malédiction de la maudite momie… Pour gagner, lancez les monstres gardiens à la poursuite de vos rivaux et fuyez vite avec tous les trésors exotiques! »

Plein de rebondissements, Maudite Momie s’adresse plutôt à un public jeune, mais dans la pratique les plus grands y verront une opportunité de pousser le bluff encore plus loin que les enfants et potentiellement de réussir (ou pas) de grands coups d’éclat.

E.D.

 

La mémoire est une chienne indocile par Elliot Perlman

la-memoire-est-une-chienne-indocile-eliot-perlmanAlors qu’il est en probation dans un hôpital, un jeune Noir du Bronx se lie d’amitié avec un patient, survivant d’Auschwitz. Monsieur Mandelbrot raconte à Lamont Williams le soulèvement du Sonderkommando, lequel était constitué de prisonniers forcés de participer au processus d’extermination.

Parallèlement, alors qu’il cherche la preuve que des Afro-Américains ont participé à la libération des camps, Adam Zignelik, professeur d’histoire en sursis à l’Université de Columbia, exhume un document sans précédent : les premiers témoignages sonores des rescapés de l’Holocauste.

Plusieurs récits et une multiplicité de personnages s’entrecroisent. S’ils ne se connaissent pas, ils sont tous reliés par un événement, un lieu, une personne ou un passé commun. Chacun constitue un fil de la trame.

Si l’Holocauste est une marque d’infamie pour l’Europe, il n’est dans l’histoire américaine qu’un épisode, une anecdote parmi d’autres. La lutte pour les droits civiques, par contre, c’est une autre histoire… Le lien qu’Elliot Perlman fait entre le génocide juif et la lutte pour les droits civiques est salvateur. Le message est clair : se méfier de l’histoire unique et être unis dans la lutte pour plus de justice sociale.

 « La mémoire est une chienne indocile. Elle ne se laissera ni convoquer ni révoquer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nourrit comme elle se repaît de vous. Elle s’invite quand elle a faim, pas lorsque c’est vous l’affamé. Elle obéit à un calendrier qui n’appartient qu’à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s’emparer de vous, vous acculer ou vous libérer. Vous laisser à vos hurlements ou vous tirer un sourire. C’est drôle, parfois, ce qu’on peut se rappeler ».

A l’heure où « le grand progrès du 20e siècle est le stockage », le travail de mémoire devrait-il s’imposer ou être forcément facilité ? A quels enjeux répond-il ? Que nous apprend cette mémoire impérieuse, parfois fantasque, parfois traîtresse ?

L’auteur australien entraîne le lecteur dans un chavirant kaléidoscope et le projette dans un large spectre spatio-temporel : de Cracovie à Auschwitz, en passant par les ghettos de Varsovie, New-York et Chicago, avec aussi un retour à Melbourne. Même s’il souffre de quelques longueurs, ce formidable récit s’interroge sur la résilience, la transmission d’une mémoire et d’une langue, l’indicible et l’innommable.

 « Dites à tout le monde, ce qui s’est passé ici, dites à tout le monde ce qui s’est passé ici, dites à tout le monde … »

L.S.

PERLMAN, Elliot. La mémoire est une chienne indocile. Paris : 10/18, 2013. 779 p.

Merci par Zidrou et Monin

merci-zidrou-et-moninLa jeune et impétueuse Merci Zylberajch a orné une façade de tags injurieux. Condamnée à cent cinquante heures de travaux d’intérêt général par un juge d’application des peines quelque peu extravagant, elle devra développer un projet durable en faveur des adolescents de la commune de Bredenne, et ce en collaboration avec ses élus communaux.

Il  convient en effet d’admettre que les adolescents sont désœuvrés et livrés à eux-mêmes dans cette petite ville où rien n’est prévu pour eux.

D’abord réticente, Merci se découvre un intérêt inattendu pour sa ville et pour l’un de ses éminents habitants, le poète Maurice Cheneval. C’est ainsi que la jeune fille fera ses premiers pas en politique et en pmerci-zidrou-et-arno-moninoésie, étrange mariage s’il en est… 

Zidrou fourmille d’idées. Sa bibliographie est révélatrice de sa luxuriante imagination. Apprécié pour ses histoires courtes et ses séries désopilantes telles que L’Elève Ducobu ou Tamara, Zidrou excelle également dans des scénarios plus longs. Merci fait partie de ces récits aboutis et sensibles. Le scénariste nous gratifie ici d’un album politiquement incongru invitant le lecteur à considérer l’engagement citoyen en vers et contre tout.

Zidrou s’est associé avec Arno Monin pour le dessin et les couleurs. Celui-ci s’était déjà distingué avec les remarquables l’Enfant maudit et l’Envolée sauvage. Les deux signent un album clair, coloré et engagé. Tout un poème…

L.S.

ZIDROU et MONIN, Arno. Merci. Paris : Bamboo, 2014. (Grand Angle). 64 p.