Lisez belge… : Tutti Cadaveri d’Eric Brogniet

Tutti Cadaveri d’Eric Brogniet fait partie de ces œuvres qui ne peuvent que résonner dans ce qu’il reste de mémoire collective. Le texte est court, dense, puissant. L’auteur y mêle le poème et le récit et cette matière en fusion est dédiée à la catastrophe minière du Bois du Cazier, survenue le 8 août 1956.

De ces 262 mineurs descendus dans les Enfers du Pays Noir, il ne reste que le souvenir de 262 personnes asphyxiées et brûlées, de 262 cadavres belges (flamands et wallons), italiens, polonais, grecs, etc.

De ces bras débarqués en gare de Charleroi « avec leur seule valise ficelée sur quelques effets personnels », de ces hommes, de ces pères de famille, de ces enfants, ont été retrouvés des habits qui « se balançaient au plafond de la salle dite des « pendus » et des photos, parfois.

« & l’on peut voir la photo de ces hommes dont les deux plus jeunes avaient 14 ans et la plupart entre vingt et trente ans dans une petite salle du Bois du Cazier que l’on a transformée en mémorial derrière le puits de descente par lequel ils se sont engouffrés par un jour clair & beau & chaud de l’été de 1956 ».

Après les horreurs de la guerre, c’était alors le temps de la reconstruction, des accords marchands, de la production et des petits arrangements.

En 1956, « les exploitants savent qu’elle n’en a plus pour longtemps à produire le précieux combustible ». À leurs yeux, il n’était donc plus nécessaire d’investir dans l’équipement et les procédures de sécurité, avec les conséquences que l’on connaît. Rien que du tragiquement classique. C’était avant que le grisou ne s’en mêle…

À ce jour, Eric Brogniet a publié une vingtaine de recueils de poésie et a été élu en 2010 à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Tutti Cadaveri est édité chez L’Arbre à paroles en version bilingue français-italien. Le texte a été traduit par Rio Di Maria et Cristiana Panella. La couverture est illustrée par le peintre Daniel Pelletti.

L.S.

Eric BROGNIET, Tutti Cadaveri , Editions l’Arbre à paroles, 2017

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Vernon Subutex de Virginie Despentes

Disquaire depuis plusieurs années, Vernon Subutex est contraint de mettre la clef sous la porte de son magasin. A plus de quarante ans, il ne sait dans quel domaine se reconvertir et s’apprête à affronter difficilement les années de disettes professionnelle et alimentaire. 

Depuis la débâcle du commerce de Vernon, Alex Bleach, chanteur à succès, lui a toujours glissé quelques billets pour éviter à son ami des ennuis financiers. Aussi, quand le généreux jeune homme décède, les difficultés de Vernon ne tardent pas à s’accumuler. Sa situation se complique douloureusement lorsqu’il est expulsé de l’appartement qu’il loue…

Ça s’est produit, petit à petit, il s’est mentalement paralysé – il y a de plus en plus de tâches relativement simples à accomplir et dont il ne parvient plus à s’acquitter. »

Commencent alors les pérégrinations obligées d’un homme entre deux âges dont rien ne laissait jusque-là présager la déchéance. Vernon vivotera quelques temps, hébergé par des connaissances qui ne désirent cependant pas s’encombrer durablement d’un sans domicile fixe, bientôt sans-abri…

Eliminer son prochain est la règle d’or de jeux dont on les a gavés au biberon.

S’il fallait choisir un seul roman illustrant parfaitement les années qui suivent la crise de 2008 en Europe et plus précisément en France, ce serait celui-là : Vernon Subutex, décliné en trilogie.

Virginie Despentes y examine sans complaisance et avec humour une société française où « le mépris se transmet aussi facilement qu’une gale » et une époque qui « plébiscite la brutalité ». Paris, avec ses taux de précarité et de violence exponentiels, est une toile de fond idéale. La Ville Lumière perd en éclat tandis que l’insouciance des jeunes années se délite.

Autour de la trentaine, les choses commencent à perdre en éclat, qu’on soit précaire ou mégastar, ça ne va en s’arrangeant pour personne. La différence, c’est que pour ceux qui ne montent pas dans le train du succès, il n’y a aucune compensation.

L’auteur de 48 ans s’intéresse spécialement à la génération X, à laquelle elle appartient. Ce premier volet est construit en mosaïque, autour de nombreux personnages appartenant à des couches sociales variées et soumis aux addictions les plus diverses. Derrière cette impression d’anticonformisme voire de marginalité, le lecteur relèvera peut-être au contraire des indices d’un conformisme concentré, et notamment ceux de l’égocentrisme et de l’individualisme.

Et cette antienne illusoire, qui donne le ton de la lente et inexorable disparition d’une certaine civilisation cacochyme : « C’est le troisième millénaire, tout est permis.»

Avec ce premier tome de Vernon Subutex, Virginie Despentes a reçu les Prix Anaïs-Nin, Landerneau et La Coupole 2015.

L.S.

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds – Jon Kalman Stefansson

Éditeur installé au Danemark à la suite de son divorce, Ari revient en Islande après plusieurs années d’absence. Un colis plein de souvenirs, envoyé par son père malade, le pousse à revenir dans la localité où il a passé son enfance, réputée pour être « l’endroit le plus noir du pays ». À Keflavik, il paraît que « nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. »

La nostalgie et un sentiment de culpabilité assaillent Ari qui a de plus l’impression d’avoir donné une mauvaise direction à sa vie, ou du moins d’avoir échoué jusque-là dans la quête universelle du bonheur. « Une seule chance nous est offerte d’être heureux. Comment la mettre à profit. »

Le moment est venu pour lui d’affronter ses démons et un passé qui lui fournira peut-être des réponses à ses questions. Le narrateur convoque l’histoire de trois générations qui aidera Ari à changer sa perception des événements…

« Nos rêves ne sont qu’illusions et fuite, ils ne sont que la preuve de notre incapacité à regarder la réalité en face. »

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Voilà un intitulé qui paraît bien étrange pour ce roman introspectif venu du Nord écrit par Jón Kalman Stefánsson. L’auteur est certes romancier mais aussi poète, ce qui est rappelé à chaque phrase au lecteur. Les métaphores sont choisies tandis que la langue est impétueuse et âpre, semblable à cette Islande qui abrite « les montagnes colériques », « le vent impitoyable, le froid glacial et désespérant ».

Stefánsson raconte le temps qui passe et ses métamorphoses. Le récit est ainsi traversé par les cris de nouveau-nés, par les premiers émois, la fin d’un mariage ou encore par le dernier souffle. « Le monde est un perpétuel changement, il n’en existe aucune version qui fasse autorité, nous ignorons d’ailleurs comment Dieu lui-même l’envisage, ne saurions dire quelle est, à ses yeux, la forme des montagnes ; sont-elles des plantes violettes ou des roses immémoriales, ses yeux voient sans doute le réel autrement que les nôtres, peut-être que vus du ciel, les séquoias de la côte ouest des États-Unis sont des anges de taille démesurée. Et certains événements changent tout, notre regard, notre vision, nos perceptions – la façon dont nous écoutons…»

Et le changement de nos perceptions peut également transformer le sens donné jusque-là à un événement…. Ainsi en est-il pour le chagrin : « Celui qui ne ressent aucune souffrance et n’est pas bouleversé face à la vie a le cœur froid et n’a jamais vécu – voilà pourquoi vous devez être reconnaissant de verser ces larmes. »

Le roman est pénétré de souffrances secrètes, indicibles mais universelles, d’une quête de sens face à une certaine absurdité du monde.

 « Souvenez-vous tout comme moi que l’homme doit avoir deux choses s’il veut parvenir à soulever ce poids, à marcher la tête haute, à préserver l’étincelle qui habite son regard, la constance de son cœur, la musique de son sang – des reins solides et des larmes. »

L.S.

Cadres noirs de Pierre Lemaître

Alain Delambre est « cadre au chômage » depuis quatre ans. A cinquante-sept ans, son âge le disqualifie systématiquement mais malgré les déconvenues, il persiste à chercher de l’emploi dans son secteur : Alain Delambre est directeur aux ressources humaines.

« Depuis quatre ans qu’on se connait, forcément, je considère mon conseiller de Pôle emploi comme l’un de mes proches. Il m’a dit récemment avec une sorte d’admiration dans la voix, que j’étais un exemple. Ce qu’il veut dire, c’est que j’ai renoncé à l’idée de trouver du travail, mais que je n’ai pas renoncé à en chercher. »

En attendant, pour « arrondir les fins de mois » et accessoirement pour ne pas contrarier Pôle emploi, il effectue des boulots alimentaires mal payés et temporaires où exploitation rime avec humiliation.

« En quatre ans, à mesure que mes revenus se sont liquéfiés, mon état d’esprit est passé de l’incrédulité au doute, puis à la culpabilité, et enfin au sentiment d’injustice. Aujourd’hui, je me sens en colère. Ca n’est pas un sentiment très positif ça, la colère. Quand j’arrive aux Messageries, que je vois le sourcil broussailleux de Mehmet, la longue silhouette chancelante de Charles et que je pense à tout ce que j’ai dû traverser jusqu’ici, une colère terrible se met à gronder en moi. Il ne faut surtout pas que je pense aux années qui m’attendent, aux points de retraite qui vont me manquer, aux allocations qui s’amenuisent, à l’accablement qui nous saisit parfois, Nicole et moi. Il ne faut pas que je pense à ça parce que malgré ma sciatique, je me sens des humeurs de terroriste. »

La coupe est pleine lorsqu’il se fait proprement « botter le cul » par son supérieur immédiat. Alain réplique violemment, à la suite de quoi il est licencié pour faute grave et attaqué en justice. À sa situation déjà précaire s’ajoute un procès…

Une opportunité professionnelle apparaît enfin lorsqu’un employeur potentiel retient sa candidature pour un poste de cadre. Alain est prêt à tout pour obtenir cet emploi, même à emprunter de l’argent ou à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages qui va très mal tourner…

Pierre Lemaître a été récompensé du Prix Goncourt en 2013 avec son roman picaresque Au revoir là-haut. Cadres noirs précède l’ouvrage primé et constitue un excellent thriller social, inspiré d’un fait divers survenu en 2005 à France Télévision Publicité.

L’auteur y déconstruit avec finesse un système de management coercitif et écrasant qui nous apparait d’autant plus cruel que le directeur des ressources humaines Alain Delambre n’échappe pas à la machine implacable qu’il a alimentée avec professionnalisme et enthousiasme. Son pire ennemi est l’espoir : « L’espoir est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience ».

Pierre Lemaître donne une vision perspicace du monde du travail, des entreprises et du management. Il n’hésite pas à s’appuyer sur ses auteurs de références, qu’ils soient écrivains ou philosophes, et ce de Proust à Bergson en passant par Kant et Céline. Aussi, il fait de son héros un être abîmé et pleinement conscient, à la fois de sa faillite personnelle, mais aussi de la supercherie générale, qu’elle soit privée ou institutionnalisée.

Enfin, l’intérêt du roman ne réside pas dans le fait que « l’arroseur se trouve être arrosé » mais bien dans le jeu de dupes qui se joue d’un bout à l’autre du récit puisqu’Alain Delambre connaît parfaitement les stratégies du management. Manipulera bien qui manipulera le dernier…

L.S.

 

Elephant Island de Luc Baba


Le hasard a bien fait les choses en mettant sur la route de Luc Baba, ou plutôt dans un meuble acheté dans une brocante, un livre sur les prisons qui mentionnait l’existence de bagnes pour enfants. L’évidence a frappé l’auteur liégeois qui en a fait le point de départ de son dernier livre dont le jeune Louis est le héros, mais pas n’importe lequel.

Louis rêve d’embarquer à bord d’un bateau et s’est promis d’être « un héros invincible ». « Je me moquais bien de partir au combat, j’étais l’enfant explorateur convaincu de pouvoir dompter les tempêtes », dit-il, alors que « tous les enfants du monde savent aussi qu’ils ne s’en iront pas, qu’il faut rentrer quand la nuit est froide. »

Louis a sept ans et doit en effet rentrer chez sa mère, où il vit avec ses grandes sœurs, Hélène et Rose, et son petit frère Paul. Nous sommes en 1917 et dans la fureur de la guerre, la famille attend désespérément le retour du père parti au front trois ans plus tôt. Ce dernier ne reviendra pas. Il n’est pas invincible et Louis n’aura pour souvenir qu’une petite boîte en fer contenant « les deux éclats de l’obus qui lui avait fendu le crâne. »

La mère, éperdue, se sépare des enfants. Elle ne gardera que le petit Paul tandis qu’Hélène travaillera aux champs et que Louis et Rose seront confiés aux soins de « bienfaiteurs des  Institutions ». Autrement dit, ils seront placés dans un orphelinat, l’une à Sainte-Barbe, l’autre à Vertbois. Et sous le couvert de cette antienne sentencieuse « apprenez la patience, apprenez la vertu, étudiez vos leçons », ils y seront élevés durement et y essuieront brutalité et humiliations.

Révolté par leurs conditions de détention, Louis n’est pas assez solide pour s’opposer frontalement à l’autorité en place. Aussi, il continue à rêver et se plonge dans les études, en se découvrant même un talent pour l’écriture. Même si son adolescence lui « laisse un goût de sécheresse, d’hiver sans jeux où l’on attend une surprise, un dimanche différent de tous les autres dimanches », il s’arme aussi de patience car peu d’années le séparent encore de la liberté. 

Et cette liberté tant souhaitée, qu’en faire lorsqu’elle s’offre à vous ? Si Rose choisit de rester entre les murs de Sainte-Barbe, Louis n’a pas perdu ses rêves de prendre le bateau et un départ vers Elephant Island se dessine. On y cherche en effet du personnel pour y travailler « dans une sorte d’orphelinat »…

L’atout charme de Luc Baba est indéniablement la langue, rompue, poétique et imagée. Si les belles phrases favorisent le plaisir, la langueur et le bercement qui précèdent l’endormissement, c’est d’éveil qu’il s’agit ici. Un éveil cruel de l’enfance à la violence, à la solitude, à l’injustice, à la liberté entravée par les bonnes intentions qui pavent l’enfer. Et par ailleurs, la poursuite du bonheur toujours espéré : « Tu reçois un chemin, il est moche, d’accord, mais si tu l’acceptes pas tu te perds et quand tu te perds soit tu deviens un loup, soit tu crèves sous les dents des autres. »

Luc Baba a déjà à son actif une quinzaine d’ouvrages, publiés pour la plupart chez Luce Wilquin. Elephant Island, quant à lui, est édité par Belfond et a obtenu le Prix Gauchez-Philippot en 2016.

L.S.
Bibliothécaire

Luc BABA. Elephant Island. Paris : Belfond, 2016. 

Pour lire un extrait d’Elephant Island

Rencontrez l’auteur le vendredi 28 avril lors d’une lecture musicale d’Elephant Island, suivie d’une séance de dédicaces. Bienvenue !

Du neuf à la ludothèque Sacajoujou…

Codenames !

Édité par Iello en 2016, Codenames ! est un jeu de Vlaada Chvàtil, illustré par Stéphane Gantiez et Tomas Kucerovsky. Élu « Spiel des Jahres » 2016 en Allemagne. Dès 12 ans .Pour 2 à 8 joueurs.

« Répartis en deux équipes, vous incarnez soit un Maître-Espion, soit un agent en mission. Pour retrouver sous quel nom de code se cachent vos informateurs, écoutez bien les indices donnés par les deux Maîtres-Espions et prenez garde à ne pas contacter un informateur ennemi, ou pire… le redoutable assassin ! »

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Ce jeu plaira aux amateurs de jeux de mots et d’associations d’idées. Dans l’esprit de Concept, ou de Dixit ou encore Pyramide, les parties d’une durée de 15 minutes pourront s’enchaîner.

Maudite Momie

Maudite Momie, un jeu de Christian Lemay, illustré par Nils, édité par Scorpion Masqué en 2016. Dès 7 ans. 2 à 6 joueurs.

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« Pilleurs de pyramides, affrontez l’affreuse malédiction de la maudite momie… Pour gagner, lancez les monstres gardiens à la poursuite de vos rivaux et fuyez vite avec tous les trésors exotiques! »

Plein de rebondissements, Maudite Momie s’adresse plutôt à un public jeune, mais dans la pratique les plus grands y verront une opportunité de pousser le bluff encore plus loin que les enfants et potentiellement de réussir (ou pas) de grands coups d’éclat.

E.D.